A méditer : quelques aspects de la crise, de 2007 à ce matin, 28 décembre 2008.
Parmi mes lectures favorites, il y a les écrits de Paul Jorion, un analyste remarquable de la crise dans laquelle nous sommes entrés, car il est à la fois économiste, anthropologue, ethnologue et philosophe. C’est dire qu’il a une vision un peu plus large que la plupart des économistes qui n’ont rien vu venir de cette crise. Ses dernières publications sur son blog (http://pauljorion.com/) montrent, s'il le fallait, que la machine s’est bien emballée et qu’il est temps d’inventer non seulement de nouvelles règles, mais sans doute aussi de nos modes de vie. Voilà donc un rappel de quelques faits qui méritent réflexion :
Fin 2007, le processus de la crise était déjà bien amorcé. La voiture sans frein des subprimes (crédits états-uniens consentis aux plus pauvres, transformés en titres (titrisation) et disséminés sur les marchés financiers à travers le monde) était lancée et tout le monde faisait semblant de ne rien voir d’anormal ...
En 2008, les bourses mondiales perdent plus de 40% de leur valeur. Plusieurs établissements financiers s’effondrent et certains, parmi les plus importants, disparaissent à jamais, entraînant dans leur chute la mise au chômage de 350 000 employés en un an.
L’Europe est touchée à son tour à cause de la présence dans le portefeuille de ses banques des mêmes produits toxiques qui ont atteint les banques américaines. Le FMI doit intervenir d’urgence en Islande et en Hongrie qui sont au bord du gouffre. La livre anglaise se déprécie de 25% en quelques semaines. L’Asie n’est pas épargnée. Face au déclin de ses exportations vers les USA, la Chine tente de préserver son économie en lançant une politique de grands travaux.
Pour la quasi-totalité des établissements financiers du monde se pose alors un problème majeur, celui de leur solvabilité. L’argent peine à circuler. Nous sommes au bord de l’asphyxie. L’intervention des états, notamment européens, dégrippent (un peu) la situation.
Y a-t-il encore des endroits sûrs pour placer son argent ? Les fonds spéculatifs lorgnent du côté des marchés à terme des matières premières et arrivent (début 2008) à exploser les cours du pétrole, mais aussi ceux des céréales, la nourriture de base des plus pauvres, provoquant des milliers de morts et des émeutes de la faim dans de nombreux pays à travers le monde. Nous touchons là à un scandale que Jean Ziegler, rapporteur spécial de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU pour le droit à l’alimentation, qualifie, dans son livre L'empire de la honte, de l’un des crimes le plus effroyable commis par des hommes sur d’autres hommes, dans le seul but de gagner encore plus d’argent.
La bulle financière du pétrole, qui en avait inquiété plus d’un, avait conduit le Sénat américain à enquêter sur la formation des prix. On découvre alors avec stupéfaction que les pires spéculateurs étaient des fonds de pension, des universités privées américaines, des fondations charitables, des musées, des hôpitaux, bref d’honorables institutions cherchant elles aussi à protéger leurs acquis et, tant qu’à faire, à fructifier leurs avoirs au passage. Souhaitant ne pas s’exposer à ce mauvais coup de pub, ces honorables institutions se retirent en masse des marchés à terme (juillet 08) et provoquent du coup une chute brutale des cours. Le pétrole passe de 145 dollars en juillet à moins de 50 en novembre. Une des conséquences dont on parle peu est le ralentissement considérable sur le développement des entreprises travaillant sur les énergies nouvelles, secteur d’avenir, faut-il le rappeler.
Vers la fin de l’année 2008, les mastodontes de l’industrie automobile mettent genoux à terre. Le congrès américain hésite à leur fournir les subsides nécessaires à leur survie tant leurs certitudes semblent ne plus être fondées sur rien. Car, l’automobile, ce symbole fort de la vieille économie est touché, au moment même où tous les paramètres d’observations écologiques sont au rouge (réchauffement climatique, biodiversité, contamination chimique ...) et mettent en avant l’idée d’inventer des modes de vie moins polluants.
Face à ces événements, le monde politique est pris par surprise et hésite à reconstituer les fonds financiers avec l’argent public. Henry Paulson, Ministre américain des Finances, choisit finalement de recapitaliser certains établissements financiers insolvables, mais, d’après Paul Jorion, sans contrôle effectif de la manière dont ces fonds seraient utilisés : « les premières informations relatives à l’application des mesures confirmeraient les pires appréhensions, les fonds provenant du sauvetage – c’est-à-dire puisés sur la dette publique – étant distribués aux actionnaires de ces banques sous forme de dividendes, à leurs cadres sous la forme d’augmentations de salaires, étant consacrés au rachat d’établissements concurrents moins chanceux dans la distribution de la manne… »
De nombreux commentateurs s’évertuent encore à nier l’ampleur du désastre prétextant que nous sommes simplement dans le creux d’un cycle. C’est oublier un peu vite que nous sommes à un endroit de notre parcours où nous n’avons jamais été. Jamais, nous n’avons connu une telle disparité dans la distribution des revenus. Une étude a montré que dans les années 70, un dirigeant américain gagnait en moyenne vingt fois plus que le salaire moyen de l’employé de son entreprise. En 2008, il gagne deux cent fois plus ! Peut-être avons-nous franchi certaines limites ?
Certains se demandent si ce n'est pas la même politique qui accroît les inégalités et en même temps détruit l’écologie. Ce ne serait donc pas seulement un problème de captation de revenus. Peut-être faut-il chercher la cause originelle de notre crise dans notre logiciel de fonctionnement qui nous a programmé à toujours vouloir plus et à rivaliser sans cesse ?